samedi 17 novembre 2012

Longuet, socialisme et religion


L'OFFICE UNIVERSITAIRE DE RECHERCHE SOCIALISTE
17 Novembre 112

Longuet, socialisme et religion


La synthèse est difficile, dit le conférencier, entre le point de vue blanquiste de Perceau et le point de vue mystique d’André Philip ; mais nous pouvons nous rencontrer toutefois sur une partie des idées exprimées par l’un et par l’autre.

Pour nous, l’action socialiste, c’est la conquête des masses, en vue de leur éducation pour la transformation profonde de la société.

Nous examinerons donc la question des rapports entre le socialisme et la religion en fonction de l’action socialiste ; nous nous demanderons dans quelle mesure notre attitude en face du problème religieux peut attirer et conquérir ou au contraire éloigner ces masses.

Le socialisme poursuit non la lutte contre la Divinité mais contre le capitalisme ; il est vrai que Perceau dirait que la divinité est un rempart du capitalisme.

Les pays où le socialisme évolue sont les pays industriels où domine le christianisme, et nous savons que, dans le cours des âges, le christianisme a beaucoup évolué ; le christianisme primitif était un mouvement populaire, ayant des aspirations socialistes ; il est vrai que c’était plutôt un socialisme de mendiants qu’un socialisme de producteurs ; le christianisme des catacombes est bien loin du catholicisme des siècles suivants ; dès après Constantin, cet aspect social du christianisme disparaît et la religion devient la religion des possédants et des puissants, qu’elle défend contre les révoltés.


La Réforme

La Réforme, quoi qu’on en ait dit, a été un grand mouvement d’émancipation ; elle a représenté la révolte de la raison contre l’orthodoxie ; elle a été un précurseur de la Révolution et de l’évolution de la démocratie moderne.

Calvin, il est vrai, a montré de l’étroitesse d’esprit ; on peut dire qu’il a exprimé la vraie religion du capitalisme ; sa doctrine de la prédestination des âmes semble aussi envisager la prédestination d’origine divine aux biens et aux malheurs de ce monde ; mais il ne faut pas ignorer la gauche et l’extrême gauche du mouvement, pénétrées d’idées socialistes, comme les niveleurs de Cromwell qui poursuivaient l’abaissement des riches comme les mouvements anabaptistes des paysans allemands qui prêchaient l’égalité et la fraternité au nom du Christ. Certes, le protestantisme a revêtu des formes diverses et ces mouvements populaires n’ont rien de commun avec la forme hiérarchisée du protestantisme anglican telle que l’avait établie Édouard VI.


La lutte contre l’esprit de l’Église romaine

La lutte contre l’esprit de l’Église romaine a pris elle aussi des formes différentes ; réforme protestante en Angleterre, en Allemagne, en Suisse ; forme plus rationalisée du déisme et de l’athéisme des intellectuels français au XVIIIe siècle, qui ont représenté la hardiesse d’esprit d’une classe en plein essor, classe qui monte, qui a confiance en elle et s’attaque à la puissance qui s’oppose à elle ; le point culminant de cette ascension anticléricale a été l’éphémère triomphe hébertiste pendant la Révolution. Ce mouvement s’est continué au cours du XIXe siècle avec Renan, Darwin, Herbert Spencer ; mais la fin de ce siècle marque une régression de la pensée bourgeoise ; à ce moment, la bourgeoisie apeurée, considérant la religion comme une gendarmerie intellectuelle, commence à professer qu’il faut une religion pour le peuple.

C’est contre ce caractère que s’élève Marx quand il dit que la religion est l’opium du peuple.
Otto Bauer, dans une brochure récente, fait remarquer que, en effet, la religion peut être cet opium ; c’est également la pensée de Jaurès dans le discours où se trouve la poétique allusion à la «vieille chanson qui berçait la misère humaine» et pourtant il arrive que la religion prête son idéologie à la révolte instinctive. Le discours sur la Montagne, l’apologue du chameau et de l’aiguille, certains prophètes, certaines paroles du Christ ont exalté la révolte des souffrants contre les oppresseurs. Un tel état d’esprit se trouve parfois chez les catholiques, à plus forte raison, le trouvons-nous chez les sectateurs des religions que Vandervelde appelle les religions de liberté.


En Angleterre et aux États-Unis

En Angleterre et aux États-Unis, les mouvements ouvriers sont liés à des aspirations religieuses ; on peut citer l’exemple de Keir Hardie, le grand socialiste dont Vaillant disait qu’il semblait un grand prophète de la Réforme, un contemporain des anabaptistes. Les protestants qui appartiennent à des sectes non conformistes rallient souvent les rangs du parti socialiste ; ces religions de liberté n’ont qu’un principe, qu’un livre : la Bible ; chacun l’interprète selon sa propre inspiration et l’on peut affirmer, après des séjours prolongés, en Angleterre et aux États-Unis, que certains aboutissent à des conclusions très hardies.
Le pasteur Holmès, avec lequel le conférencier s’est trouvé en relations, et qui est pasteur à New York, appelle Dieu la catégorie de l’idéal, ce qui est une définition peu gênante. Il professe qu’un athée qui a des convictions désintéressées est plus près de Dieu qu’un croyant injuste. Et l’on peut dire que ce pasteur est plus près de nous qu’un patron oppresseur et athée.


Sur le continent

Sur le continent la position est différente. En Allemagne, la plupart des protestants sont réactionnaires, bien que les luthériens aient une gauche, plus faible qu’en Angleterre.
En Allemagne catholique, en France, on trouve toujours l’Église contre la démocratie et le socialisme. Parfois, à de courtes époques, on a pu trouver des prêtres libéraux, comme Lammenais, mais ils ont été vite reniés, excommuniés et chassés.

Politiquement, l’Église s’est toujours opposée à l’esprit de la Révolution. Elle a soulevé la Vendée contre la République ; elle s’est associée à fond avec les réactionnaires de la Restauration ; elle a soulevé contre elle le mouvement de 1830. En 1848, quelques ministres catholiques ont paru se rapprocher du peuple ; mais tout de suite après ils ont rallié le parti de l’ordre, et l’on peut citer comme symbole le spectacle tiré par Charles Longuet : près de Varlin montant son calvaire vers Montmartre, un prêtre en soutane conduisant la foule hurlante, et nous avons vu de ces prêtres plein de haine, excitant les passions pendant l’Affaire Dreyfus.
Il faut tenir compte de cet état d’esprit et ne pas abandonner la revendication de la laïcité de l’école, ne pas nous laisser ravir la liberté de conscience ; mais nous ne voulons pas à notre tour nous montrer intolérants et entrer en lutte avec les idées religieuses.

Notre but est la transformation sociale ; nous croyons que dans un milieu plus libre, les idées se modifient ; à l’inverse, le radicalisme professe qu’il est nécessaire de modifier les idées d’abord.

Il paraît impossible que le parti se place maintenant sur le terrain sur lequel se plaçait le parti blanquiste, et d’ailleurs selon le mot d’Engels «on ne saurait rendre à Dieu de plus grand service que de déclarer l’athéisme obligatoire».

D’ailleurs, nous n’avons pas l’ambition de supprimer tout sentiment religieux ; ce qui est odieux, c’est la pression économique qui oblige ceux qui sont dans une certaine dépendance à affecter des convictions religieuses qu’ils n’ont pas.

Otto Bauer disait que même dans la cité socialiste, il y a aurait des heures, où devant la tombe d’un être cher, on sentirait que le sens de la vie échappe à la science. Le but du socialisme n’est pas de proscrire ces expansions de la nature ; son but c’est de conquérir les masses.
Il faut dire aux producteurs : vous êtes des exploités, vous êtes des victimes de l’ordre social, vous avez des intérêts communs, unissez-vous ; nous ne pouvons ajouter : si vous avez des croyances, vous ne pouvez pas participer à l’action socialiste.


Une confusion à éviter

On est souvent tenté de faire une confusion entre la doctrine du matérialisme historique, telle que l’a expliquée Marx et le matérialisme philosophique des encyclopédistes.

Il peut y avoir une filiation entre les deux doctrines, et certains socialistes les ont professées toutes les deux : entre autres Plekhanof et Lénine ; mais d’autres, au contraire, Fritz Adler, par exemple, physicien philosophe, ont développé la doctrine du matérialisme en se refusant à approfondir l’inconnaissable.

Max Adler, distingué professeur autrichien, professe le matérialisme historique et le concilie avec ses conceptions religieuses.

Dans l’Internationale, il est bien des différences de pensée ; mais il est certain qu’il nous faudra nous dresser contre l’Église, non contre les conceptions religieuses, mais contre l’influence politique qu’elle cherche à conserver et qui est un boulevard de la défense capitaliste.

Nos camarades autrichiens pensent que dans le parti, l’élite des militants libres-penseurs a un rôle éducateur spécial à jouer pour le développement de la culture socialiste de demain, mais pourtant nous n’avons pas à poser la question préalable au point de vue religieux aux éléments qui viennent à nous.

Il suffit qu’ils acceptent notre doctrine, la reconnaissance de la lutte des classes, l’organisation pour la socialisation des moyens de production et d’échange, tous les points qui sont sur un autre plan que la religion.

Ne tombons point dans l’erreur des Soviets ; cette conception aboutit à la formation de révolutionnaires professionnels, entraîneurs officiels de la masse, et résolument matérialistes et athées. On a fermé les églises, déporté les prêtres sans succès. d’ailleurs, car l’histoire démontre qu’on ne peut arracher les croyances par la force ; et cette politique peut faire courir des risques à la Révolution.

Mais nous, nous voulons grouper les masses, capter les jeunes enthousiasmes, et les faire servir au grand œuvre de la libération humaine.

Si dans certaines âmes subsiste un reste des doctrines du christianisme primitif, nous n’avons pas à repousser les éléments qui viennent à nous avec franchise et loyauté.
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